La boucle démagogique
Le best-seller d’un renégat nationaliste

J.Agirre
Antorcha, nº 6, septembre de 1999

Sumario:

  Introduction
  Le faux internationalisme des nouveaux chauvinistes
  Capitalisme et nation
  La bourgeoisie isolée et assiégée dans "Le Bocho"
  La scission de la bourgeoisie de Bilbao
  La formation de l’idéologie nationaliste basque
  Un combat de deux bandes

Contrainte par la crise de l’état, l’oligarchie centraliste en vient à des attaques systématiques contre les tendances centrifuges des nationalités opprimées en général et spécialement contre ce qu’on a appelé le "Front nationaliste" regroupé dans Lizarra-Garazi. La nouveauté est que cette offensive est accompagnée par un important et curieux apport intellectuel qui prétend "démontrer" l’inconsistance non seulement du nationalisme basque mais de Euskal Herria comme nation. Ce qui n’est jamais mis en doute est la conception de l’Espagne comme nation et son corollaire: le nationalisme espagnol dominant qui a toutes les couleurs du chauvinisme le plus rance.

Le phénomène est curieux, entre autre, en raison des "théoriciens" qui l’ont développé, qui ne sont autres que des ex-membres de l’ETA politico-militaire qui après un large périple politique ont fini au PSOE, c’est à dire juste à l’opposé, dans le plus féroce espagnolisme. Le PSOE est aujourd’hui en Espagne le plus ferme rempart du centralisme, édulcoré par les garnitures de "l’état des autonomies", et cela non seulement sur le plan pratique et politique mais aussi intellectuel. À la différence du Parti populaire le PSOE a une forte implantation sur tout le territoire, tandis que le PP est faible dans les deux nationalités les plus importantes: la Catalogne et Euskal-Herria. C’est le PSOE qui a marqué le centralisme durant ses treize longues années de gouvernement après l’échec du coup d’état LoaPa en 1981. Le PSOE dispose d’une légion de professeurs les plus variés, qui ont développé une nouvelle idéologie à propos de "l’état des Autonomies" avec des refrains supposés "progressistes" qui n’ont rien à voir avec le rance centralisme militariste régnant jusqu’à cette date. En résumé la doctrine "officielle" qu’ils prétendent diffuser est radicale: non seulement il n’y a pas d’oppression nationale (il ne peut y en avoir depuis la promulgation de la constitution) mais il n’y a pas de nationalités.

C’est dans ce cadre que s’inscrivent les réflexions de l’un des plus illustres exposants de ce nouveau courant: Jon Juaristi dont la dernière œuvre "La boucle mélancolique" vient d’accaparer tous les premiers prix littéraires officiels et tente de se convertir en un best-seller (100.000 exemplaires vendus) de l’idéologie antinationaliste par excellence. Juaristi, habitant de Bilbao, ex-militant des polimilis, philologue et professeur de l’Université du Pays Basque, fait étalage dans cette oeuvre, comme dans ses précédentes, d’une extraordinaire érudition historique culturelle et linguistique que, comme un bon sophiste, il utilise pour tenter de leurrer les illettrés. Il connaît le thème dont il traite non seulement parce qu’il l’a étudié mais parce qu’il l’a tété dès sa naissance. Juaristi est seulement le capo (on ne peut mieux dire) d’une longue liste d’écrivains, qui apparaissent à l’occasion de la trêve, pour démontrer leurs connaissances étendues de la "problématique basque". Mais nous ne pouvons oublier pourquoi il ne vaut réellement pas la peine, de nous entretenir une minute avec tous ceux-là (Juan Aranzadi, Mikel Azurmendi, Aurelio Arteta, Antonio Elorza).

Le faux internationalisme des nouveaux chauvinistes

Le fondement de toutes ces positions idéologiques est toujours le même: le nationalisme basque manque de fondement rationnel et historique. Leurs chefs, quels qu’ils soient depuis Arana jusqu’à Etxebarrieta, en passant par Gallastegi et Krutwig, ont falsifié systématiquement l’histoire d’Euskal-Herria et n’ont pas été capables de définir ce qu’est Euskal-Herria et ce que nous sommes, nous les basques. Le nationalisme basque en plus d’être réactionnaire politiquement est un fiasco intellectuellement; donc par conséquent Euskadi n’existe pas, ce n’est pas une nation; ou du moins, ce n’est pas une nation différente de la "nation espagnole".

De plus ces intellectuels insistent: le nationalisme basque est par essence réactionnaire, bien qu’il adopte des manières gauchistes dans ses versions les plus récentes. À partir de là il est facile de conclure que tout nationalisme a les mêmes racines hitlériennes: nationalisme est synonyme d’intolérance, de guerre de fanatisme, de pureté ethnique, de barbarie, de racisme, etc. Au temps de la mondialisation, des ONG, de la monnaie unique, ils affirment que le nationalisme basque est seulement un archaïsme.

La nature réactionnaire du nationalisme basque à sa source dérive consubstantiellement de son origine bourgeoise, d’une étape romantique de la bourgeoisie de la fin du XIXe siècle, dominée par l’irrationalisme. Les cent ans qui vont de 1789 à 1871 constituent la phase de la révolution bourgeoise ascendante qui est aussi "l’époque des mouvements nationaux de la création des états-nations"(1). Mais les nations où le capitalisme est arrivé avec un certain retard, comme en Espagne, créent une bourgeoisie différente qui n’est déjà plus celle de l’époque triomphante. Les mouvements nationaux subissent un profond changement quand un premier bloc de pays avancés a réalisé sa révolution bourgeoise, tandis que dans d’autres, les vieilles camarillas féodales prétendent se maintenir à tout prix au pouvoir en s’opposant à tout type de changement. À partir de 1871, il y a encore des états multinationaux, des grands empires comme l’austro-hongrois, l’ottoman ou le russe où des nations étendues et peuplées sont maintenues assujetties. À cette époque l’Espagne présentait ces mêmes caractéristiques de pays semi-féodal dominé par une monarchie réactionnaire et militariste dans laquelle diverses nations commençaient à essayer de se libérer du joug centraliste. En pareils moments la bourgeoisie ne faisait pas parade de progressisme et suivant sa pente elle se précipita dans les bras de l’irrationalisme, de la décadence et de la réaction.

Sabino Arana faisait étalage de ces idées réactionnaires "Le nationalisme de la Viscaye, écrivait-il, n’est pas une politique révolutionnaire qui demande la nouveauté, mais une politique restauratrice, qui veut retourner à son antique et légitime état de liberté pour un peuple qui l’a perdu contre sa volonté"(2). Maintenant extrapoler cette origine du nationalisme basque à l’étape actuelle et l’étendre en plus à la gauche abertzale est une absurdité totale dont Juaristi et ses épigones se servent pour masquer le principal et véritable ennemi qui n’est autre que le centralisme et le chauvinisme imposés en 1978 en continuation et copie du fascisme de vieux style.

Face aux justes exigences des nationalistes (galiciens, catalans et basques) l’alternative des chauvinistes est un retour au passé; ni plus ni moins que de revenir à la pensée bourgeoise d’origine rationaliste et universaliste: tous les hommes sont égaux, peu importe le lieu dont ils viennent, ni le lieu où ils vivent. Si nous sommes tous égaux s’il n’y a pas de différences, il n’y a pas non plus de nations. Les nouveaux chauvinistes finissent toujours par faire l’apologie d’un internationalisme fallacieux et hypocrite, dans le style de ces ONG qui viennent compléter le travail de rapine des grands monopoles internationaux à travers le monde.

Capitalisme et nation

évidemment la critique du nationalisme de Sabino, comme de tout nationalisme est très facile et élémentaire, et, en conséquence Juaristi et sa cohorte de professeurs universitaires ne manquent pas d’avoir raison sur assez de questions historiques et culturelles. Pour un si court voyage les munitions ne manquaient pas. Les erreurs considérables de l’idéologie nationaliste basque élaborée par la bourgeoisie ne signifient pas qu’Euskal Herria ne soit pas une nation, sinon tout le contraire: précisément ils le démontrent.

Sabino Arana prétendait l’existence d’Euskal Herria millénaire, offrant en outre l’image historique d’un pays idyllique, sans classes sociales, sans inégalités, dans lequel tout allait bien jusqu’à l’arrivée des travailleurs étrangers qui apportèrent leurs vices avec leurs conséquences. Pour les nationalistes le capitalisme non seulement n’a pas construit Euskal Herria mais il a été sur le point de le détruire. Ce type de thèse servit plus tard à certains courants "gauchistes" du nationalisme basque qui adoptèrent une coloration "anticapitaliste". Par exemple en 1968 E. Lopez Adan "Beltza" écrivait "comme la pénétration de l’industrie et du marché capitaliste s’accompagne du recul du système de vie traditionnel et, ce qui est plus grave, de l’imposition au peuple d’une culture étrangère, la réaction populaire de rejet et d’affrontement au régime oppresseur se produit"(3). Ces positions de la bourgeoisie contre le capitalisme qui les allaite ne manquent pas d’être curieuses.

La bourgeoisie isolée et assiégée dans "Le Bocho"

Si nous nous plaçons dans le Bilbao d’il y a 100 ans il est facile de comprendre l’origine de cette mystification. À la fin du siècle passé Bilbao, berceau du nationalisme basque était une importante cité, la plus avancée d’Euskal Herria, tournée vers le commerce maritime. Dans ses alentours il n’y avait qu’un monde rural traditionnellement très pauvre. Pendant les deux guerres carlistes de 1834 et 1874 Bilbao avait défendu en solitaire le drapeau libéral face à l’hostilité du monde rural qui l’entourait. Les deux guerres signifièrent pour la bourgeoisie locale effrayée des années de siège militaire, les masses paysannes prétendaient prendre la ville d’assaut. Ces paysans parlaient basque, ils étaient porteurs de la culture et des traditions basques, mais par dessus tout, ils représentaient un mode de production qui était sur le point de s’éteindre définitivement: le féodal. Par contre la bourgeoisie libérale de Bilbao parlait castillan et représentait le capitalisme, le mode de production qui s’étendait inexorablement.

Naturellement cette bourgeoisie réduite, bien qu’elle fût entourée d’une mer d’hostilité, sortit triomphante des deux assauts, se forgeant ce caractère typique différent et orgueilleux qui perdure jusqu’à maintenant. Dès lors, le capitalisme se développera sans frein, ou ce qui est la même chose, créera une puissante bourgeoisie industrielle d’un côté et un nombreux prolétariat de l’autre, pendant que le vieux monde rural et féodal se languissait sans arrêt.

Mais, assez antérieurement à cette expansion capitaliste initiale, la culture basque et surtout la langue avaient déjà régressé, se réduisant quasi exclusivement au cercle des familiers. La régression n’est donc pas une conséquence de l’immigration sinon de l’isolement séculaire de la population, conséquence à son tour de l’extrême pauvreté économique de la vie rurale basque. Face au panorama idyllique de la ferme basque que le nationalisme décrit, il est certain que la précarité économique ne maintint les Basques à l’écart de tous les grands courants culturels que l’histoire a connus, spécialement la culture romaine. Si les Romains, les Wisigoths et les Musulmans ne s’installèrent pas sur ces terres ce ne fut pas à cause d’une capacité belliqueuse innée de ses habitants mais par le manque d’intérêt économique de ces territoires. Par ailleurs cette même donnée relégua la culture basque en général et la langue en particulier au point que la pauvreté de la littérature écrite en euskara, tant en quantité qu’en qualité, est seulement comparable à la pauvreté économique du pays.

Mais Bilbao échappa totalement à cet isolement culturel grâce à son port maritime et pour cela toutes les expressions culturelles de la ville sont castillanes depuis toujours. Ni Sabino Araba ni Unamuno, contemporains et nés à Bilbao ne parlaient euskara et tous deux durent l’apprendre.

La scission de la bourgeoisie de Bilbao

La même chose arriva à la bourgeoisie qui se développa à partir de la fin du siècle passé. Maintenant à cette bourgeoisie commerciale traditionnelle des "Sept rues" de Bilbao s’est ajoutée une nouvelle bourgeoisie industrielle très puissante et très concentrée, bien que culturellement identique à la précédente, c’est-à-dire de culture castillane. Cette nouvelle bourgeoisie industrielle est née l’oeil fixé sur Madrid où elle s’est installée parce qu’elle a impérieusement besoin de l’état espagnol pour maintenir et intensifier l’exploitation de ses ouvriers, et aussi d’un régime douanier protectionniste pour ses fabuleux négoces.

Le nationalisme basque désigne "Madrid" comme l’origine de tous ses maux mais garde un silence pudique sur le fait que "Madrid" est (et a été tout le long de ce siècle) aux mains de basques d’origine, pour une part essentielle, et ce singulièrement durant toute l’époque franquiste. Il n’est pas nécessaire de rappeler d’illustres noms basques comme Lequerica, Areilza, Oriol ou Esteban Bilbao, intimement liés à la dictature. Les paroles et la musique de "Cara el sol" furent l’œuvre de phalangistes basques connus comme Sanchez Mazas de Bilbao et le compositeur Telleria natif de Guipuzcoa. Beaucoup de grandes banques et monopoles espagnols sont aujourd’hui coiffés par de vieilles familles oligarchiques basques, telles celle de Victor Chavarri le "patron" du patronat basque, et dont les noms (Ybarra, Gandarias, Corcostegui, Landecho) sont synonymes d’argent. La même chose se produit avec des noms connus comme celui d’Aznar lui-même qui n’est autre que l’héritier de Manuel Aznar Zubigaray ce fasciste de la première heure, lié à une importante société de navigation de Bilbao, journaliste conformiste, ambassadeur à Washington, entre autres postes diplomatiques. On peut dire pareil de Mayor Oreja neveu du ministre des Affaires étrangères de Suarez, membres d’une souche de "jauntxos", patriciens navarrais et de Loyola de Palacio, et d’un grand nombre de réactionnaires de premier ordre.

La grande bourgeoisie basque partait à Madrid pour garantir son argent tandis que, de l’autre côté, les ouvriers "espagnols" faisaient le voyage en sens contraire. Le nationalisme basque ignore la partie basque de l’oligarchie espagnole, se désintéresse du prolétariat "espagnol" et finalement certains courants "anticapitalistes" ultérieurs reprirent cette idée et considérèrent qu’Euskal Herria était une colonie (4) et que ses contradictions étaient externes à celles d’un pays étranger. Le capitalisme était étranger à Euskal Herria. Le "contentieux basque" opposait Euskal Herria non à l’oligarchie centraliste sinon à l’Espagne, c’était un affrontement entre deux nations: la basque et l’espagnole. En Euskal Herria il n’y a pas de contradictions, ni de lutte de classes, c’est un nouveau retour à la thèse idyllique d’Arana.

Le nationalisme basque survit pour la petite bourgeoisie qui n’a pas pu monter dans le train de l’industrialisation et qui a été rattrapée par les étroites ruelles de la "vieille enceinte" de Bilbao. Le cas d’Euskal Herria est le premier des trois prototypes de lutte nationale auxquels se réfère Staline: la lutte dirigée par la petite bourgeoisie urbaine contre la grande bourgeoisie de la nation dominatrice (5). Pour cette bourgeoisie de faible envergure "Madrid" était très loin: elle ne pouvait concurrencer la grande bourgeoisie financière et industrielle, et n’avait naturellement rien en commun avec le prolétariat immigrant. Son espoir était d’attirer la paysannerie basque jusqu’alors dans les rangs carlistes. Ce fut la tâche qu’accomplirent les frères Luis et Sabino Arana.

La formation de l’idéologie nationaliste basque

Les frères Arana représentent fidèlement cette classe petite bourgeoise du Bilbao de la fin du XIXe siècle. Ils étaient issus d’une famille carliste, battue et châtiée par la guerre, qui ne fut pas capable de profiter de l’apogée du négoce de la fin du siècle. Comme de bons citadins parlant castillan ils avaient une vision stéréotypée du monde rural basque qui les entourait: ils l’imaginaient peuplé de bons villageois qui vivaient avec leur famille dans des fermes grandes et soignées trayant patiemment des vaches aux mamelles abondantes et fauchant allègrement l’herbe les dimanches matins. En somme leur idée du monde rural comportait la même collection de lieux communs que celle de tous habitants des villes.

Mais seuls ces bourgeois de la ville pouvaient organiser la paysannerie et transformer leurs convictions idéologiques ancestrales dispersées en une puissante force organisée. Le PNV est l’un des plus vieux partis politiques d’Espagne, un parti structuré qui n’a rien à voir avec le vieux carlisme absolutiste malgré beaucoup de points communs. Tout cela veut dire que seul le capitalisme transforma Euskal Herria en une nation, que sous le capitalisme seulement Euskal Herria commença à se définir comme un peuple uni par des liens économiques politiques sociaux et culturels. Ce processus ne pouvait qu’être dirigé par la bourgeoisie basque (par une partie de la bourgeoisie basque) et par aucune autre classe.

Ce processus en Euskal Herria est identique à ceux qui sont à la base de la formation des autres nations. Comme l’exposa Lénine, à l’origine tous les mouvements nationalistes sont des mouvements bourgeois et sont liés à la lutte du capitalisme contre le féodalisme: "L’époque du triomphe définitif du capitalisme sur le féodalisme fut lié partout dans le monde aux mouvements nationaux. La base économique de ces mouvements suppose, pour la victoire complète de la production marchande que la bourgeoisie conquière le marché intérieur, que les territoires où est parlé un seul idiome acquièrent la cohésion étatique en éliminant tous les obstacles s’opposant au développement de cette langue et à sa consolidation en littérature. La langue est un moyen très important de communication entre les hommes. L’unicité de la langue et son libre développement est une des conditions importantes d’une circulation mercantile réellement libre et ample, correspondant au capitalisme, d’un regroupement libre et ample de la population dans chacune des diverses classes. C’est enfin la condition d’un lien étroit du marché avec tout propriétaire, grand ou petit, avec tout vendeur ou acheteur"(6). Ou comme résumait Staline: "Le marché est la première école où la bourgeoisie apprend le nationalisme"(7).

Ces mouvements nationalistes bourgeois sont en premier des mouvements de masses auxquels participent de larges secteurs sociaux (paysans, artisans, ouvriers, fonctionnaires, professions libérales, commerçants, etc.) dirigés par la bourgeoisie, force hégémonique, au début de tout mouvement national, qui utilise à profusion les nouveaux instruments de lutte politique, jusqu’alors inconnus: la presse, les réunions, les manifestations, les partis et toute autre forme de propagande et de mobilisation permettant d’atteindre les lieux les plus reculés et les secteurs les plus arriérés de la population.

Avant l’irruption du capitalisme vivaient en Euskal Herria divers peuples ayant très peu de liens entre eux, certes tous parlaient euskara (certainement en sept dialectes très distincts) et avaient une même culture, les mêmes traditions, les mêmes coutumes. Mais seul le capitalisme transforma ces peuples en une nation unique parce que seul le capitalisme liquida leur isolement réciproque et les unit étroitement en un marché unique. Le capitalisme renforça les liens économiques et politiques entre les diverses communautés basques que le féodalisme avait gardées isolées et sans communications durant des siècles. Qui dit capitalisme et marché, dit bourgeoisie, la classe qui forge la nation à son image et avec elle tous les instruments indispensables: un parti, une idéologie, plus un drapeau et toute une batterie de légendes et mythes que les nationalistes veulent faire passer pour la véritable histoire d’Euskal Herria. Comme le relève Juaristi leur évidente fausseté ne résiste pas à l’examen de la réalité passée, mais en même temps ces divagations sont indispensables pour créer la conscience nationale, qui n’est pas autre chose que la conscience des Basques d’appartenir à une même et unique nation, différente de toute autre.

Pour donner un exemple l’euskara était à la fin du siècle passé, un idiome divisé en sept dialectes très distincts entre eux, conséquence inévitable de la fragmentation féodale elle-même. Durant la Révolution française la bourgeoisie avait reconnu que l’unité de la langue française était partie intégrante de la révolution. Cent ans après en Euskal Herria c’est Sabino Arana qui pour la première fois posa le problème de son unification, certainement sur une base linguistique puriste et erronée. Il inventa les paroles aujourd’hui si connues "ikurriña" et "Euskadi" et prétendit épurer la langue comme on épure la nation des éléments étrangers. Le problème de la langue fut extraordinairement discuté; ces divers arguments techniques et linguistiques reflétaient en réalité des discussions politiques et idéologiques. Cela ne fut tranché qu’en 1964 lorsque l’Académie proposa "l’euskara batua" basé sur le dialecte du Labourd, un des dialectes basco-français, comme prototype linguistique. Cependant durant la transition le PNV essaya d’imposer le dialecte biscaye par les écoles officielles de langue, tandis que le "batua" se diffusait clandestinement dans les ikastola, appuyé par tout un mouvement populaire. Ce fut cet appui populaire massif qui vient définitivement à bout du dialecte biscaye et du purisme de Sabino malgré tous les appuis officiels.

Un combat de deux bandes

Nous assistons à une offensive idéologique et culturelle, parallèle à la politique, contre les nationalités opprimées, il faut placer le livre de Juaristi dans ce cadre. Derrière cette campagne idéologique, il n’y a que chauvinisme espagnoliste de toujours, qui maintenant remonte le courant avec toujours plus de fureur à mesure que la crise de l’état oppose avec une virulence croissante l’oligarchie centraliste à la bourgeoisie des nationalités opprimées.

Nous devons dénoncer cette campagne pour ce qu’elle est réellement, mais sans tomber dans les bras du nationalisme. Staline avertissait avec raison qu’en ce qui concerne le problème national il fallait se servir de la dialectique avec une assiduité particulière et bien affiner ses positions (8). Notre ennemi principal est la bourgeoisie centraliste mais en la combattant nous ne devons pas tomber dans le suivisme des nationalistes qui est une tendance toujours tentante du fait du caractère de masse que prend toujours la question des nationalités opprimées. C’est une erreur qu’a déjà commise le Parti communiste d’Euskadi dans les années trente sous la direction d’Astigarrabia et qui eut de si funestes conséquences pendant la guerre pour la lutte contre le fascisme.

Nous les communistes nous n’avons rien en commun avec l’oligarchie centraliste, avec la bourgeoisie des nationalités opprimées, nous approuvons la défense du droit à l’autodétermination, à l’indépendance, à la souveraineté et à la plus complète égalité des droits de toutes les nations, contre le centralisme. Lénine disait "en tout nationalisme bourgeois d’une nation opprimée il y a un contenu démocratique général contre l’oppression et à ce contenu nous apportons un appui inconditionnel"(9). Mais si nous nous confondons avec le nationalisme bourgeois et nous nous traînons derrière lui, nous ferons une maigre faveur à Euskal Herria. Il ne faut pas se laisser éblouir par des positions équivoques tant enracinées et tant mobilisatrices auprès de larges masses des nations opprimées qu’elles soient. La bourgeoisie nationaliste est avant tout une bourgeoisie et son intérêt primordial est l’accumulation et le bénéfice privé, pour cela elle n’hésitera pas à trahir son propre peuple pour se remplir les poches. Le prolétariat de la nation opprimée ne peut jamais dominer la bourgeoisie nationaliste: "Dans tous les cas l’ouvrier salarié continuera à être l’objet d’exploitation et pour lutter avec succès contre elle, il faut que le prolétariat soit indépendant du nationalisme"(10).

Le matérialisme historique est seul capable d’expliquer la réalité historique présente de notre pays sans tomber dans un mysticisme absurde. Les nationalistes ont écrit des tonnes de livres sur leur propre pays et s’il y a des études de grande valeur, ils n’ont jamais été capables de trouver les clés de base de l’oppression nationale et ce pour une raison très simple: ces clés sont dans le capitalisme, dans la lutte de classes qu’ils ne peuvent comprendre et analyser avec justesse parce qu’ils partent du point de vue bourgeois qui imprègne tout le mouvement nationaliste. C’est pourquoi ils rendent les choses si faciles aux intellectuels centralistes…et aux renégats comme Juaristi.

Seul le prolétariat est capable de résoudre l’oppression nationale, de même que toutes les formes d’oppression. Dans cette bataille, comme dans toutes les autres, le parti doit prendre la tête de la lutte, si bien qu’il devra compter sur tous les secteurs vraiment opposés au centralisme fasciste. Mais pour cela il n’est pas nécessaire de tomber dans le mysticisme culturel des nationalistes.

Notes:

(1) V.I.Lenin: "Le droit des nations a l' autodetermination", dans Oeuvres Complétes, tome 25, pg.285.
(2) "Contre l'erreurs carlistes", dans Bizkaitarra, 29 de juin de 1894.
(3) Notas para una teoría del nacionalismo revolucionario, dans Nationalisme revolutionaire, Hendaya, 1974, pg.45.
(4) "F. Sarrailh de Ihartza" (Federico Krutwig), dans Nationalisme revolutionaire, cit., pg.26.
(5) J.Stalin: "La question national", dans Oeuvres Choisies, tome 3, pg.47.
(6) V.I.Lenin: "El derecho de las naciones a la autodeterminación", dans Oeuvres Complétes, tome 25, pgs.274-275.
(7) J.Stalin: "La question national", dans Oeuvres Choisies, tomo 3, pg.47.
(8) Idem, pg.56
(9) V.I.Lenin: "Le droit des nations a l' autodetermination", dans Oeuvres Complétes, tome 25, pg.292.
(10) Idem, tome 25, pg.306.