Chine: les réformes capitalistes ne progressent plus

M. Queralt
Antorcha nº 5, juin 1999

L’Assemblée populaire de Chine, réunie début mars, a approuvé une série de réformes de la Constitution parmi lesquelles celle qui reconnaît la propriété privée comme "composante importante" de l’économie du pays; elle était désignée jusqu’à présent comme "complémentaire" de la propriété publique. Cette réforme n’est que le support légal d’une situation de fait imposée peu à peu par le régime denguiste et déjà annoncée au XVe Congrès du PC chinois qui eut lieu en septembre 1997. Rien de nouveau que nous ne connaissons déjà. La nouveauté vient qu’au moment où les voleurs capitalistes chinois ont déjà carte blanche et ne buttent sur aucun empêchement légal qui fasse obstacle à leur plan, ils doivent reconnaître, par la bouche du Premier ministre Zhu Rongji, que les réformes doivent "être ralenties". Il semble que la reconversion des entreprises publiques en entreprises privées ne peut se réaliser au rythme que prévoyait le gouvernement chinois et qu’exigeaient les organismes financiers internationaux comme le FMI ou la Banque mondiale.

L’ardeur pro-capitaliste des révisionnistes chinois a-t-elle refroidi? Ont-ils convaincu leur bourgeoisie que le chemin choisi allait à l’encontre de leurs intérêts patriotiques?

Rien de cela n’est arrivé. Simplement la bourgeoisie chinoise s’est attachée très tard au char du "développement" capitaliste. Il y a trop de pays "développés" disposés, non seulement, à l’énorme marché que constitue la population chinoise et, naturellement, à s’assurer le contrôle de ses vastes richesses naturelles.

Les denguistes se croyaient très heureux quand, une fois éliminés les cadres révolutionnaires du parti ils décidèrent sans ambages de prendre la voie capitaliste. L’ouverture des marchés internationaux aux produits chinois en échange de l’ouverture des portes de la Chine à l’implantations d’entreprises et d’importations étrangères, et surtout du démantèlement de toutes les structures socialistes, leur fit croire au conte de la laitière.

L’euphorie atteignit son comble avec le retour, en juillet 1997, de la place financière de Hong Kong à la mère patrie, les fêtes durèrent peu. La chaîne de faillites, dévaluations, fermetures d’entreprises, fuites de capitaux, etc. qui secoua durant l’été et l’automne de cette année là les pays du sud-est asiatique, ainsi que la récession économique dont souffrit le Japon, affectèrent de plein fouet l’économie chinoise, déjà sujette aux lois du "marché" et de la concurrence capitaliste internationale. La dévaluation des monnaies des pays asiatiques affectés par la crise, ainsi que la dépréciation du yen, ont eu comme conséquence directe la surévaluation du yuan qui, naturellement, a affecté les exportations. Tandis qu’en 19997 elles avaient cru de 27%, en 1998 elles le dirent de 0,5% seulement, ce qui suppose un affaiblissement du secteur économique qui dépend d’elles. Par ailleurs la consommation intérieure a aussi chuté et les stocks de marchandises invendues augmenté de 12%.

La surproduction de marchandises a affecté immédiatement les investissements étrangers, qui chutèrent de 25% en 1998, et le secteur bancaire. La faillite de GITIC, fleuron du capitalisme à Canton, province la plus riche de Chine, a fait découvrir qu’il existait au moins 240 établissements financiers dans des conditions d’insolvabilité semblables.

Devant cette situation le Premier ministre Zhu Rongji reconnut devant l’Assemblée nationale qu’il n’était pas possible de relancer la croissance économique en se basant uniquement sur la faible consommation intérieure, c’est pourquoi il lança un appel aux "firmes multinationales les plus célèbres" pour qu’elles s’installent en Chine (1), tandis qu’il annonçait un ambitieux plan d’investissements publics d’un coût d’environ 100 millions de dollars que, semble-t-il, il pensait financer par des crédits de banques étrangères (2) et par les "économies" des travailleurs.

Mais ce ne sont pas uniquement les facteurs économiques adverses qui ont obligé les autorités chinoises à freiner le processus de privatisation de l’économie. La résistance croissante des masses ouvrières et paysannes à la restauration capitaliste est une autre raison, sinon la principale, de la prudence dont fait étalage le gouvernement chinois ce dernier mois ; ce n’est pas un hasard que son objectif prioritaire pour l’année ne soit pas les "réformes" mais le maintien de la "stabilité" politique et sociale du pays. La célébration du XVe Congrès du PC chinois a donné lieu à une vaste campagne de propagande destinée à convaincre les masses travailleuses de la nécessité de privatiser les entreprises publiques. Dans la revue Chine d’aujourd’hui (nº11, novembre 1997) nous pouvons lire: "Pourquoi faut-il privatiser? D’abord parce que les systèmes de gestion et d’exploitation et la conception même des entreprises ne peuvent s’adapter rapidement à l’économie de marché. Beaucoup d’entre prises ne prennent pas en compte les nécessités du marché et n’organisent pas leur production en fonction de ce marché. Elles continuent de fonctionner selon le système archaïque des nécessités du moment dans lequel l’état fixe le niveau de la production et s’occupe de la vente. Ensuite parce que les produits ne conviennent pas aux nécessités du marché. De là la baisse de la production et la détérioration de la gestion. Troisièmement, les charges sociales sont trop pesantes pour les entreprises, surtout les plus anciennes. Certaines d’entre elles possèdent une garderie, une école primaire, un lycée et même une université, à cela s’ajoute parfois une salle de cinéma, un club, un hôpital. Une fois qu’un travailleur entrait dans une entreprise celle-ci se chargeait de tous ses besoins : santé, retraite, distractions et même l’enterrement. Elle avait aussi l’obligation de prendre un charge les besoins des fils des ses travailleurs. Quatrièmement le personnel excédentaire est trop important (30 millions de personnes environ). Tout cela limite l’efficacité des entreprises d’état sur le marché".

Comme nus venons de voir l’économie planifiée socialiste ne "convient" pas aux nécessités du marché, ou, pour mieux dire, aux intérêts de la bourgeoisie. Que la production soit orientée vers la satisfaction des besoins des travailleurs et que ceux-ci et leur famille bénéficient du fruit de leur travail, ce n’est pas "rentable", comme ne l’est pas non plus des journées et un rythme de travail non-exténuants (quand ils le sont effectivement des millions d’ouvriers "sont de trop").

Le modèle à suivre est l’entreprise des Zones spéciales de développement, où les ouvriers sont de véritables esclaves du patronat. Le pire est que dans ces entreprises i n’existe pas de droit du travail, pas de sécurité sociale etc.

Dans beaucoup d’usines du secteur privé les ouvriers sont obligés de signer un contrat selon lequel ils recevront leur salaire à la fin de l’année seulement. Pour se nourrir ils reçoivent des petites avances sur ce salaire et comme beaucoup d’entre eux viennent de la campagne, ils vivent dans l’usine elle-même et dorment au pied de la machine. Tandis que l’entreprise et les banques disposent du salaire des ouvriers. Ce sont là les "économies" des travailleurs sur lesquelles compte sûrement Zhu Rongji pour finance ses plans ambitieux. Les "économies" des travailleurs sont aussi employées à renflouer les entreprises en difficulté. Celles cotées en Bourse comme les publiques privatisées et ne trouvant pas d’acheteur, obligent leurs travailleurs à acheter les actions sous peine de renvoi. À partir de ce moment les travailleurs, comme "propriétaires" de l’entreprise, perdent non seulement les petites économies de toute une vie, mais aussi leurs droits et parfois, quand l’entreprise ferme, leur poste de travail.

Si la résistance à tous ces outrages se manifesta au début de forme individuelle (familles entières, qui, ne pouvant réunir l’argent suffisant à acquérir le lot que leur était attribué s’immolaient aux portes de l’usine; travailleurs de Zones spéciales qui mettaient le feu à l’usine et mourraient à l’intérieur avec les compagnons) maintenant tout semble indiquer que la classe ouvrière s’organise à nouveau pour faire face au cataclysme qui lui est tombé dessus.

Certes une bonne partie des informations qui nous arrivent sur ce thème doivent être reçues avec précaution car elles sont diffusées par la "dissidence" établie à Taiwan ou aux é-U et désireuse que le régime chinois élimine les entraves qui existent encore à la prise de contrôle de la Chine par l’impérialisme. Mais on peut déduire à la lecture de la presse officielle du régime, en particulier de celle du PC chinois, que les denguistes sont en train de rencontrer de sérieuses difficultés pour faire avance leur plans. Selon cette presse les conflits du travail doublent chaque année. Pour le Quotidien de l’économie, organe officiel du PC chinois, la cause de ces conflits est que "le ‘patron’ qui cherche des gains tend facilement à oublier les intérêts de ses employés, tandis que les salariés, qui pensent seulement à leurs intérêts personnels, empêchent parfois les ‘patrons’ de réaliser leurs ambitions", mais surtout les ouvriers ne comprennent pas la très originale interprétation de la dialectique (selon le style du révisionnisme chinois) qu’offre à la suite le même périodique. Ils ne comprennent pas que "la relation entre le ‘patron’ et l’employé est dialectique : ils sont en opposition et unis à la fois. De fait c’est la division sociale du travail et les opportunités qui différencient les patrons de leurs employés. Mais on n’est pas ‘patron’ ou employé toute la vie : celui qui est aujourd’hui ouvrier peut très bien devenir demain ‘patron’ et vice-versa" (novembre 1997).

Cependant la principale source de préoccupation des autorités chinoises ne provient pas des conflits du travail mais des "troubles" provoqués continuellement par les plus de 30 millions de travailleurs licenciés des entreprises publiques qui ont été privatisées et les 160 millions de paysans "excédentaires" auxquels se joignent ceux qui accablés d’impôts n’arrivent pas à nourrir leur famille. Les manifestations, l’occupation d’édifices publics, les violents affrontements avec les forces de l’ordre, comme l’explosion d’installations administratives (plus de 2500 en 1998) font maintenant partie du paysage quotidien de presque toutes les provinces chinoises. Un groupe de paysans n’hésita pas à répondre à Jiang Zemin, alors qu’il effectuait une visite officielle dans leur village que ce dont ils avaient besoin était un Cheng Sheng et un Wu Guang les héros mythiques qui prirent la tête des insurrections paysannes contre la dynastie des Gin.

Naturellement les effets sociaux de l’exploitation et de l’oppression capitaliste sont déjà très visibles. Les femmes ouvrières et paysannes, dépouillées de tous les droits, quelles avaient acquis sous le socialisme, sont les victimes propitiatoires des "réformes". Ces derniers temps il y a eu une véritable vague de suicides féminins (40.000 chaque années dans la campagne seulement). Tandis qu’en 1981 le taux de divorces était de 2,5% il est actuellement monté à 28%. Des phénomènes comme la prostitution, la drogue, la marginalisation de larges secteurs de la population se sont produits dans toutes les villes de Chine (tandis que l’écart entre le plus riches et les plus pauvres est déjà beaucoup plus grand qu’aux É-U).

Mao lui-même a prévu qu’en Chine, comme dans d’autres pays socialistes, la bourgeoisie renversée pourrait revenir à nouveau au pouvoir et restaurer le capitalisme: "...un pays comme le nôtre pourrait se retourner. Ce ne serait pas un problème trop grave parce qu’existera toujours la négation de la négation, et un autre retournement en sens inverse sera possible. Si la génération de nos fils devient révisionniste, si nous changeons de bord en appelant socialisme ce qui est en réalité le capitalisme, nos petit-fils, cela est certain, se lèveront contre lui et renverseront leurs aînés parce que les masses ne seront pas satisfaits?"(3). C’est précisément ce qui arrive. De là la préoccupation des autorités chinoises devant la plus que probable transformation de l’"instabilité" en un mouvement révolutionnaire qui en finisse avec "l’économie socialiste de marché" et ses promoteurs.


Notes:

(1) Durant ces dernières années 300.000 entreprises étrangères se sont établies en Chine, la majorité dans les Zones spéciales de développement. Maintenant elles le font aussi dans l’intérieur du pays en achetant les entreprises publiques qui sont privatisées. Durant la même période les investissements étrangers en Chine ont atteint 34 milliards de pesetas.

(2) à la mi-1997 la dette extérieure de la Chine s’élevait à 119.000 millions de dollars.

(3) Mao Zedong: "Intervention au plénum du CC 24.9.1962"