Combien sommes-nous?

J. Agirre
Resistencia
nº 51
septembre 2000

En juin, le supplément dominical de El Mundo commençait son intoxication en évoquant la réception d’Aurora, Lago et Hierro par 200 personnes, à Vigo, une réunion qui, disait cet énergumène de plumitif, n’était ni clandestine, ni vraiment publique. Le chiffre coïncide avec celui d’une autre réunion en Catalogne où un camarade, récemment sorti de prison, avait parlé devant un groupe équivalent.

Pour moi 200 personnes c’est beaucoup. Peut-être que le plumitif d’El Mundo donne ce chiffre comme symbole de marginalité mais j’insiste 200 personnes c’est beaucoup.

Durant la "décade infâme" c’était un triomphe de réunir six personnes pour causer, il est arrivé que l’on en trouve qu’une seule; nous courrions derrière les gens et c’était difficile de les réunir et de les faire s’arrêter un moment pour nous écouter. Ils étaient las et non sans raison. La "décade infâme" est aussi appelée l’époque du désenchantement. Personne ne nous a expliqué que pour qu’il y ait désenchantement il fallait d’abord qu’il y ait enchantement, en réalité nous n’avons jamais été enchantés mais trompés. C’est pourquoi le désenchantement fut en réalité une désillusion.

Que faire lorsque tous ceux qui sont autour de toi te trompent? Eh bien tu rentres chez toi. Dans les années 80 il n y avait pas moyen de faire sortir les gens de chez eux. Nous les justes, allions aux manifestions pour tenir la pancarte. Dans les années 70 les pancartes étaient accrochées à des hampes pour être vues, dans les années 80 elles descendirent à la hauteur du sol parce que ce n’était pas nécessaire de faire plus.

Quand tous se terraient dans leur maison la conséquence était évidente, tous les coups de bâton étaient pour nous. C’était bien simple pour la police car nous étions tous les mêmes, aux mêmes endroits, disant la même chose. Il y avait deux solutions, ou ils t’attrapaient cent fois et tu entrais et sortais des commissariats de manière routinière, habitué aux bastonnades comme si c’était naturel.

Évidement cela ne pouvait durer longtemps. À la fin des années 80 on commençait à sentir un petit changement; quelques personnes nous posaient des question. Nous qui étions accoutumés au néant absolu, au vide le plus effrayant, étions capables de détecter (précisément pour cela) ces changements minimes de cycle. Enfin quelqu’un commençait à se poser de questions! Cela ne voulait pas dire que quelqu’un commençait à penser: le pire était qu’ils ne nous posaient pas de questions directes. La question la plus commune était: "Comment se fait-il que vous suiviez la même voie après tous les coups de bâton qu’ils vous ont mis dans les côtes, et après tous les changements dans le pays ces dernier temps?" La vérité étant que, moi au moins, je n’étais pas préparée à ce type de question. Qu’ils me posent des questions sur la stratégie, la tactique, les exportations de capital, la négation de la négation. Quand Staline parlait de "bolcheviks de fer", j’avais compris que (maintenant, je sais que je me trompais) pour cela il était indispensable de faire abstraction de notre sensibilité.

Comment survit-on quand tous vous tournent le dos? Franchement je l’ignore, j’étais tellement dans le bain que je ne prenais pas le temps de me poser ce type de questions. Ce serait effrayant si tu te posais ce type de questions. Je me souvenais de Martín Luna, de Eizagirre, de Kepa, l’image souriante de Valen m’a réveillé bien des nuits plus tard.

Maintenant j’y pense et il me paraît terrible que nous ayons subi tout cela comme si cela était absolument normal. Du moins à moi tout cela paraissait normal comme s’il y avait un scénario écrit d’avance. Peut-être parce que je passais une partie du temps au commissariat entre coups et menaces de mort, avec le revolver sur la nuque et le flic tirant, la sécurité mise. Je pensais toujours qu’une fois il oublierait de mettre la sécurité et que ma cervelle finirait collée au mur sale de la cellule et ainsi finirait, dans cette crasse, la stratégie et la tactique, l’exportation du capital, et la négation de la négation.

Je n’ai jamais eu peur, mais il n’y a là aucun mérite, parce qu’à la vérité je n’avais pas le temps d’y penser. Tu sortais de ta dernière détention et il y avait toujours à faire: une protestation à diffuser, une manifestation à suivre et ainsi jour après jour. J’ai toujours pensé aujourd’hui nous sommes quatre, avant nous étions quatre millions, c’est peut-être une question de chance; aujourd’hui c’est la malchance, ensuite viendra la bonne et nous serons à nouveau quatre millions.

Barrionuevo me procura une première joie. Dans une entrevue à l’hebdomadaire Tiempo en 1985 il dit que les GRAPO étaient une douzaine d’activistes, et je dis étaient parce que ceux-là on les mélange avec le Parti. Ce fut un ballon d’oxygène qui m’aida dans la traversée du désert. Je me rappelais immédiatement que le Parti communiste de Chine fut fondé par onze personnes, une de moins que nous. Naturellement nous n’atteindrons jamais 40 millions de militants comme eux, mais nous avançons sans aucun doute: nous étions un de plus au commencement, nous avons note petite histoire (nous venons de publier un livre sur cette histoire).

Oui je me rends compte que la bonne chance tarde à venir, que tout est désespérément lent. Mais il est normal que la réalité ne comble pas mes désirs parce que je voudrais la révolution demain et je me rends compte que ce n’est pas possible que l’histoire a son rythme propre et que ce rythme n’a rien à voir avec le mien. Ni avec le mien, ni avec celui de personne; c’est à dire non plus avec celui de Gonzalez, de Aznar, de n’importe quel voleur. De même que je ne peux avoir demain ma révolution, eux non plus ne pourront l’éviter après-demain. L’histoire est un objectif qui échappe à la main des uns et des autres.

Pour un amateur de comptabilité comme moi ces chiffres ne peuvent m’échapper: nous sommes en 2000 et 200 personnes viennent rendre hommage ou écouter le discours d’une ex-prisonnière. Dans mon compte de pertes et profits il n’y a pas de place pour les nombres de plus de trois chiffres, aussi j’en ai acheté un autre qui contient les centaines. Je suis convaincue que ces livres de comptabilité resteront petits, il manquera les milliers.

Il n’y a aucune autre organisation qui réunit ce nombre de personnes pour un fait de cette nature. Nous autres nous n’appelons pas à voter ni à aller au parlement. Nous appelons à lutter, et quand tu t’affrontes à eux ils te mettent le revolver sur la nuque. Mais malgré tout, ils viennent nous écouter parce que nous, oui, nous avons quelque chose à dire, une expérience à raconter. Ce n’est pas que nous soyons les meilleurs, ni même que nous soyons bons sinon que nous sommes uniques. Il n’y a personne d’autre. Non parce que les autres se sont rendus, mais parce que après s’être rendus ils ont disparu. Seule reste la momie d’Izquierda Unida [Gauche unie] grâce à la respiration assistée et au sérum intraveineux qu’ils lui injectent depuis le budget de l’Etat et des banques.

Parlant de nombre je dirai que nous avons imprimé 3000 exemplaires de "l’Histoire du PCE(r) et des GRAPO" et que nous avons loué une pièce pour les ranger car nous pensions que nous ne réussirions jamais à les vendre. Aujourd’hui heureux est celui qui en conserve un exemplaire parce que c’est un bijou de collection qui se valorisera avec le temps. Dans une bibliothèque il se détache entre les dictionnaires et les collections bien reliées que personne ne lit jamais. Quand quelqu’un vient chez toi et voit le livre il attire de suite son attention, il te le demande pour le lire et ne te le rend jamais parce que lorsque tu lui redemandes il ne l’a plus, il l’a prêté à un ami.